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Au Grand Palais, "Dynamo" dérègle tous les sens
Le Monde - Philippe Dagen

(12.04.2013)

Visiter "Dynamo", au Grand Palais, à Paris, est une expérience visuelle et physique intense. En raison de sa taille, évidemment. Sur près de 4 000 m2, les deux niveaux des salles d'exposition sont réunis en un très long parcours zigzagant, avec ses salles obscures, ses détours et son "labyrinthe", reconstitution du dispositif du même nom créé par le Groupe de recherche d'art visuel (GRAV) en 1963. Mais c'est surtout en raison de ce qui est montré et qui met les sens à l'épreuve. Flashs aveuglants, miroirs mobiles, lumières changeantes et brouillards colorés perturbent profondément non seulement le regard, mais le corps. Les repères spatiaux s'évanouissent et la perception s'affole. Ce cercle est-il un cercle ou un carré ? Où sont le haut et le bas ? Ce vide est-il profond ou étroit ? Ai-je bien vu ? Qu'ai-je vu ?

"Dynamo" accomplit ainsi le dessein de la plupart des artistes qui s'y trouvent réunis, 142 signataires pour 200 oeuvres, dont beaucoup de vivants, certains encore jeunes, Ann Veronica Janssens, Saâdane Afif ou Philippe Decrauzat. Ils côtoient les grands anciens, Robert Delaunay, Marcel Duchamp, Laszlo Moholy-Nagy ; et la génération du cinétisme et de l'op art, celle de Victor Vasarely, Jesus Rafael Soto, Julio Le Parc ou François Morellet.

Qu'ont-ils en commun ? Le désir de perturber la perception, donc, et de faire prendre conscience au "regardeur" de la fragilité de ses certitudes et de son système perceptif et nerveux - et, au-delà, de son système psychique. Ils conçoivent la création artistique comme l'invention de dispositifs qui remettent en cause à la fois la définition de l'art et la position du spectateur, appelé à se soumettre à des épreuves. Le modèle est celui du laboratoire, le principe d'une recherche entre sciences exactes et phénoménologie.

CHOCS SENSORIELS

L'exposition juxtapose ces dispositifs perturbateurs auxquels il faut se soumettre, dans lesquels il faut souvent pénétrer - c'est son côté expérience directe. Mais elle veut aussi faire la généalogie de ces artistes - son côté histoire de l'art. Or concilier ces deux exigences est difficile, précisément à cause de l'intensité des expériences proposées. Chocs sensoriels et analyse savante ne font pas nécessairement bon ménage. On recommanderait donc de se rendre à deux reprises au Grand Palais afin de saisir la démonstration conçue par Serge Lemoine, commissaire général de "Dynamo", défenseur et chroniqueur aussi constant que savant de ces courants depuis un demi-siècle.
La première fois, il faut accepter la situation du cobaye. D'entrée de jeu, le voici ébloui par les rampes de néons de John Armleder, pris de nausée en se plaçant entre les trois miroirs concaves d'Anish Kapoor, bombardé d'éclairs par Carsten Höller, emporté entre les miroirs tournants de Jeppe Hein - centrifugeuse heureusement lente. Plus tard viennent la chambre aux nuées de Janssens, les grilles pliées et dépliées de Morellet, la traversée des couleurs saturées de Carlos Cruz-Diez et ainsi de suite jusqu'aux corridors aux miroirs convexes que Yayoi Kusama suspend à différentes hauteurs, dans un espace délibérément resserré.

Par comparaison, les oeuvres qui se limitent aux moyens de la peinture et du dessin semblent d'abord moins dangereuses. Mais demeurer un moment devant les géométries en noir et blanc de Bridget Riley, de Morellet ou de Vasarely n'est pas sans effet sur le nerf optique. Il suffit de fines lignes noires et blanches impeccablement tracées, de parallèles et d'angles exactement calculés, de déformations sournoises qui donnent l'illusion du volume et l'immobile se met à trembler, le stable à osciller. Les sections s'intitulent à juste titre Concentrique/Excentrique, Distorsion, Abîme ou Maelström.

SURPRISES ET SORTILÈGES

Pour mener à bien la deuxième visite, il convient de ne plus céder aux surprises et sortilèges qui donnent à "Dynamo", de temps en temps, des airs de train fantôme, de palais des glaces ou de jeux mathématiques. Il devient alors possible de prendre note de certaines subtilités et de leurs sous-entendus historiques. Certains se révèlent vite. Si la visite commence par des vivants et finit sur Hans Richter, Alexander Calder ou Antoine Pevsner, c'est pour affirmer que ce courant est encore actif, mais aussi que ses praticiens actuels savent pertinemment dans quelle histoire ils s'inscrivent. Il leur arrive de la célébrer discrètement, ou de la répéter explicitement.

Entre le film de Viking Eggeling Diagonal Symphony, de 1921, ou celui de Moholy-Nagy Jeux de lumière noir-blanc-gris, de 1932, et Armleder ou Decrauzat, les différences tiennent aux progrès, les artistes n'ayant cessé d'actualiser leurs processus créatifs grâce à la maîtrise croissante des machines et des flux, jusqu'à la programmation informatique, qui leur permet à peu près tout. Le cinétisme des années 1960, c'était un peu Mondrian plus l'électricité. Aujourd'hui, c'est la géométrie plus l'ordinateur. Histoire artistique et histoire technique sont indissociables.

Toutes deux sont évidemment internationales. Allemands, Britanniques, Français, Israéliens, Italiens, mais aussi venus d'Amérique latine, les artistes qui ont animé le cinétisme et l'op art en Europe à partir de la fin des années 1950 venaient d'un peu partout et avaient une conception volontiers collective de l'exposition, du moins dans les premiers temps, avant que l'inégalité dans le succès les oppose et les sépare. Mais d'autres, du même âge, partaient des mêmes observations et des mêmes références, à New York cette fois.

En insérant une oeuvre de Kenneth Noland, de Dan Flavin, de Frank Stella et de Bruce Nauman, l'exposition suggère ces relations. Elles sont proches quand le Museum of Modern Art de New York montre l'exposition "The Responsive Eye", qui marque l'apogée de la reconnaissance du cinétisme. Or cela se passe en 1964, peu de temps avant les premières manifestations du minimalisme. Ce n'est pas d'une influence qu'il s'agit, ne serait-ce que parce que Stella commence à jouer avec l'abstraction géométrique dès 1959, mais d'une simultanéité qui aurait mérité d'être présentée de façon plus explicite.

Plutôt que de célébrer Julio Le Parc, décidément beaucoup fêté ces temps-ci, n'aurait-il pas été nécessaire d'introduire Sol LeWitt, virtuose inégalable des grilles, des orthogonales et des complexités spatiales qu'un dessin mural au crayon peut faire apparaître ? La visite aurait ainsi été plus déstabilisante encore.

"Dynamo, un siècle de lumière et de mouvement dans l'art 1913-2013". Grand Palais, Paris 7e. Jusqu'au 22 juillet. Du mercredi au lundi, de 10 heures à 20 heures, le mercredi jusqu'à 22 heures. Entrée : 13 €.

Source : Le Monde - Philippe Dagen

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