Web & Presse
L’abstraction concrétisée
Libération - Thibaut Sardier

(17.04.2013)

A Paris, dix expos surfent sur cette commémoration pour créer une dynamique autour du mouvement

 

«Dynamo» au Grand Palais, «Soto» à Beaubourg, «Le Parc» au Palais de Tokyo, plus une palanquée de galeries d’art (Denise René, Bugada & Cargnel, Lélia Mordoch…). Qu’on se le dise, le printemps artistique est cinétique. Au point qu’un tel déploiement finit par étonner : hasard du calendrier ou stratégie concertée ? A Beaubourg, c’est la fin des démarches juridiques de la dation Soto qui a permis la présentation des œuvres depuis fin février. Au Palais de Tokyo, Daria de Beauvais, commissaire de l’expo Le Parc, indique qu’elle a redécouvert l’artiste presque par hasard, et vu dans l’actualité un prétexte pour une exposition. Mais c’est sans doute l’arrivée de Dynamo, véritable navire amiral, qui a décidé certains à renouer in extremis avec ce courant artistique longtemps décrié. Car cette embellie est tardive, explique Serge Lemoine, commissaire général de Dynamo :«Durant les dix dernières années, presque aucune exposition d’envergure n’a eu lieu en France sur ce thème, alors qu’il y en a eu dans le monde entier.» D’ailleurs, il assure avoir proposé à plusieurs reprises le projet qui se concrétise aujourd’hui.

Désamour. Cet apparent rejet français étonne d’autant plus que beaucoup d’artistes cinétiques se sont installés à Paris dès les années 50, comme Soto ou Le Parc. « Dans les années 60, explique Jean-Paul Ameline, commissaire de l’exposition Soto, l’art cinétique a connu un grand succès. Mais la mode s’est retournée contre les adeptes de l’art abstrait et de l’art cinétique : après 1968, Vasarely - entre autres - a été accusé de vouloir aménager la société capitaliste et de travailler avec des enseignes comme Prisunic pour conquérir le grand public Un désamour qui s’est mû en désintérêt institutionnel : «Au début des années 2000, à Beaubourg, nous avions en tout et pour tout quatre œuvres de Soto, une de Cruz-Diez et un multiple de Le Parc. Et c’était pareil dans les autres musées», ajoute-t-il.

Alors, pourquoi y revenir aujourd’hui ? D’abord, parce que les artistes qui travaillent autour du mouvement et de la perception ont la cote, notamment en Amérique du Sud. «Beaucoup sont latino-américains. Dans les années 90-2000, des collectionneurs d’Amérique du Sud et des Etats-Unis se sont intéressés à eux, et ont provoqué un boum. Et nous, nous arrivons après tout ça !» commente Jean-Paul Ameline. «Du coup, certains sont déjà devenus beaucoup trop chers», ajoute Serge Lemoine.

Les artistes eux-mêmes, du moins ceux qui ont survécu à cette longue période de dédain, s’investissent beaucoup pour être exposés. C’est le cas de François Morellet, Antonio Asis, Carlos Cruz-Diez, ainsi que Julio Le Parc, dont l’atelier a des allures d’entreprise familiale : des proches participent à la promotion des œuvres, ainsi qu’à leur préparation en vue des expositions.

Enfin, pour beaucoup, il est grand temps de rendre à ce mouvement sa place dans l’histoire de l’art comme courant à part entière de l’abstraction. Ce parti pris a guidé l’installation des œuvres deDynamo,comme l’indique Serge Lemoine : «Il s’agit d’ une exposition d’art contemporain, qui décrit l’importance de la création actuelle autour des questions de mouvement et de perception. Il fallait en montrer les tenants et les aboutissants, et donc revenir sur l’effervescence des années 50-70, avec les travaux de Mondrian, Malevitch, Vasarely. On remonte aussi jusqu’aux sources d’inspiration de ces derniers.»

«Soufflé». Si les institutions semblent prêtes à se lancer, il va maintenant falloir conquérir un public qui connaît peu les œuvres et les artistes. Pour Jean-Paul Ameline, le pari est tentant, mais risqué : «Dans les années 70, on a beaucoup reproché aux cinétiques de donner dans le gadget, quand certains proposaient des œuvres motorisées. Il suffit que l’une d’entre elles tombe en panne pour que le public se dise que ce ne sont que des zigouigouis tournant en rond. […] Dorénavant, il ne faut pas laisser le soufflé retomber.» Mais, à en croire Serge Lemoine, ces accidents de parcours ne devraient pas arrêter la lame de fond qui a fait émerger le cinétisme : «L’exposition entend démontrer que ce n’est pas éphémère. Ne plus rien exposer après le printemps, ce serait un déni historique.»

Source : Libération - Thibaut Sardier

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